Interview d’Olivier Cachin, la légende du journalisme musical français

Il y a quelques jours, nous avons eu la chance de rencontrer une véritable légende du journalisme musical français : Olivier Cachin. De passage dans la région toulousaine chez son ami de longue date, le street artiste CEET, le créateur de l’émission culte Rapline nous a accordé un moment privilégié. L’occasion de revenir avec lui sur son riche parcours, ses expériences dans le monde des médias et ses projets actuels.

Notre interview complète est disponible ci-dessous :

+ Vidéo: ICI

Média Selecta Bisso : “Bonjour Olivier Cachin, merci de nous accorder un peu de ton temps. Pour nous, tu es une légende du journalisme musical, mais pour les plus jeunes ou les non-initiés, peux-tu te présenter ?”

Olivier Cachin : “Je m’appelle Olivier Cachin, je suis journaliste et écrivain, depuis [oh là là] plus de 30 ans et même 35 ans. J’ai animé une émission dans les années 90 qui s’appelait ‘Rapline’, qui a permis de découvrir en vidéo toute la nouvelle scène du rap français qui émergeait. Depuis, j’ai fait des magazines : ‘L’Affiche’, ‘Radikal’, des émissions de télé et autres. Enfin, je suis encore aujourd’hui journaliste et écrivain -auteur d’une trentaine de bouquins.”

 

Média Selecta Bisso : “Comment es-tu tombé dans la musique ?”

Olivier Cachin : “Alors, en fait, la musique pour moi, ça a vraiment été… Je suis arrivé à la musique quand j’étais ado, avec le punk, la new wave qui étaient des mouvements extrêmement urgents avec des nouvelles musiques, des nouveaux sons. »

Et la musique noire : le funk, le disco, j’ai vraiment découvert ça à la fin des années 70 début des années 80. Et puis ce qui m’a vraiment fait basculer, découvrir le hip-hop américain et apprécier ce que c’était, c’est à dire un mouvement avec des textes d’une puissance incroyable, c’est un morceau, en 1982, “The Message” signé Grandmaster Flash et The Furious 5, même si en fait les 2 rappeurs, c’est Melle Mel et Duke Bootee, pour les initiés. Ce morceau racontait, en fait, ce qui se passait dans les quartiers pauvres, noirs, de New York. C’est la parfaite illustration de ce que Lino d’Arsenik appelle ‘Du cinéma pour les aveugles’, c’est-à-dire qu’on écoute un morceau et on a des images qui se forment tellement c’est visuel, tellement la puissance vocale amène des images mentales. Ça a été ma première découverte du rap américain.

Après, il y en a eu beaucoup d’autres, puis ensuite, il y a eu le rap français, une petite dizaine d’années plus tard. Donc, ça a été tout un chemin musical.”

 

Média Selecta Bisso : “De ta carrière, peux-tu nous parler d’un moment phare, un moment préféré ?”

Olivier Cachin : « Un moment préféré, c’est difficile parce qu’il y en a eu tellement. Mes premiers articles, au milieu des années 80, dans un quotidien qui s’appelait ‘Matin de Paris’, donc ma première grosse interview c’était Little Richard, fameux rocker des années 50 et 60 que j’avais interviewé.

J’ai rencontré Eminem, David Bowie, beaucoup de grands artistes, mais c’est difficile de sortir un moment précis parce que, encore une fois, il y en a tellement.

Et puis en plus, moi je suis toujours nul pour répondre aux questions genre : “Qu’est-ce-que vous amèneriez comme disques sur une île déserte, ou vos disques de rap préférés, les 5 premiers”. C’est dur parce que, déjà, j’ai un tel éclectisme dans mes goûts musicaux que j’aime bien le hip-hop, j’aime bien certains aspects de la musique électronique, de la chanson, du rock, de la new wave, donc c’est très dur de sortir un nom.

Mais, allez, si on doit parler d’interview, parmi celles – il y en a d’autres – qui m’ont beaucoup marqué, c’est James Brown. Parce que rencontrer James Brown, c’est tellement incroyable. Et le plus drôle, c’est que je lui demande de dédicacer un disque, il me regarde et dit “Hum, tu vas gagner beaucoup d’argent avec ça !”, je lui dis “Non, non, ça c’est pour moi”. Il me dit “Ok, super !” et là, il me l’a dédicacé avec un grand sourire. ça, c’est des moments qu’on n’oublie pas, évidemment. »

Média Selecta Bisso : “Dans ‘Le Rewind’, ton émission sur YouTube, tu demandes aux artistes d’apporter 5 albums importants”

Olivier Cachin : “Oui voilà, pour un artiste, sélectionner les 5 albums les plus importants. Ce qui est marrant, c’est que ce genre de choix, c’est toujours subjectif. Même moi, quand je choisis 5 albums d’un artiste, d’une semaine à l’autre, ça pourrait changer.

Et ce qui est drôle, c’est toujours les réactions : « Ouais, vous avez mis un tel et pas un tel ! », « Pourquoi vous avez oublié machin ! ». C’est le jeu. La musique, c’est quelque chose de tellement vaste. Et puis, c’est tellement subjectif qu’ un morceau qu’on trouve super, quelqu’un d’autre va dire « euh bof, moyen, pas ouf ». Mais bon, ça fait partie du jeu. Et puis quand on aime la musique, on aime bien dire : « ah oui, toi tu as choisi ça, mais moi j’aurais choisi ça ! ». C’est tout un jeu.

Aussi, on n’aime pas les mêmes choses à 20 qu’à 50 ans. A 50 ans, on peut avoir la nostalgie de ce qu’on écoutait à 20 ans. Du coup, quand on fait écouter ça à quelqu’un qui a 20 ans, il va dire « C’est ça que tu écoutais ? bof bof ». Mais il aura la même chose quand il aura 50 ans donc bon, c’est un cycle.”

Média Selecta Bisso : “Aujourd’hui, à l’ère d’internet, es-tu plutôt nostalgique des magazines papier comme l’Affiche ou Radikal, ou es-tu à l’aise avec le format web comme avec ton émission ‘Le Rewind’ sur YouTube ?”

Olivier Cachin : “Je suis forcément nostalgique de la presse papier, comme j’ai été rédacteur en chef de l’Affiche pendant 12 ans, de Radikal pendant 5 ans.

C’est vrai que c’est quelque chose d’assez … euh moi je suis quelqu’un de physique. J’aime bien avoir un disque vinyle : je regarde la pochette, les crédits, je regarde tourner le sillon. Ca peut paraître idiot pour quelqu’un qui écoute en streaming mais ça fait partie du truc.

Et de la même façon, un magazine : tourner des pages, ça fabrique de la mémoire là où le digital fabrique plus de l’amnésie, parce qu’il y a tellement d’informations qui passent.

J’en parlais récemment avec Mehdi Maizi, qui faisait ‘Le Code’ sur Apple – qui arrête d’ailleurs cette année. Il me disait : « je regrette aussi un peu le papier parce que le papier, il y a une hiérarchie alors que le digital, on a l’impression d’être dans une jungle ». Il y a tellement de choses qu’à un moment, on ne peut pas tout suivre.

Le magazine papier, c’est quelque chose qui donnait une hiérarchie : il y avait une couverture, des gros articles, des plus petits. Donc, bien sûr que j’ai la nostalgie. Bon, maintenant, je suis très content qu’aujourd’hui quelqu’un qui a 15 ans puisse découvrir littéralement des dizaine de milliers de titres sur les plateformes de streaming et puis savoir toutes les informations audio/vidéo/écrites, tout ce qu’il veut, sur internet, mais un magazine papier, c’est autre chose !”

 

Média Selecta Bisso : “Durant ta longue carrière, as-tu pu créer de vraies amitiés avec des artistes ? dans un monde qu’on qualifie parfois de ‘requin’”

Olivier Cachin : « C’est toujours une question difficile : « est-ce qu’on peut être ami avec un artiste ? » Plein de gens diront : « non, c’est business ». Ce qui est vrai à 99%.

Maintenant, moi, des gens comme Joey Starr – Didier Morville – que je connais depuis plus de 35 ans, c’est pas un pote proche, mais c’est un ami. Doc Gyneco, dont je me suis occupé pendant longtemps et qui est vraiment, lui, un ami ; qui a fait beaucoup de choses dans sa vie, pas que des bonnes, mais qui est un mec incroyable, formidable.

Donc oui, il y a des gens dont je me sens proche, mais après, c’est pas des amis comme CEET, chez qui on est, que lui, je connais, qui est un vrai pote.

Un artiste musique, c’est forcément quelqu’un où il va y avoir une sorte de distance, mais ça n’empêche pas aussi une proximité. Par contre, ce qui est sûr, c’est que c’est aussi un milieu, et là aussi j’en discutais avec Mehdi [Maizi], où tous les deux on avait eu l’expérience des artistes qu’on connaissait, qu’on avait rencontré à leurs débuts, et dès qu’on émet le moindre petit doute, c’est genre : « tu m’as trahi, je pensais pas ça de toi », alors que bon, être potes avec quelqu’un ou apprécier son art, ça n’empêche pas d’avoir un point de vue critique sur certains morceaux ou certaines oeuvres. Mais bon, les artistes sont tellement sensibles !”

Média Selecta Bisso : “Tu es auteur de livres, de biographies. Penses-tu écrire ton autobiographie ?” 

Olivier Cachin : “C’est marrant que tu me dises ça parce que c’est vrai, c’est quelque chose à laquelle je pense depuis longtemps. Pour tout vous dire, je fais plus qu’y penser. J’ai commencé à écrire des trucs, ça viendra. Peut-être pas l’année prochaine, mais que si tout va bien, peut-être qu’en 2027 début 2028, il y aura quelque chose signé de mon nom et qui ne parlera pas de musique. Enfin, qui parlera de musique à travers mon histoire à moi. Patience !”

Média Selecta Bisso : “As-tu d’autres actus ?” 

Olivier Cachin : Alors oui, en fait en ce moment, il y a deux actus.

Si tout se passe bien, Inch’Allah comme on dit, à la rentrée, en octobre [2025], il va y avoir un double DVD de Rapline, l’émission que j’animais dans les années 90. Avec 45 clips qu’on a tourné nous même pour l’émission. Avec Ministère Amer, Mc Solaar, NTM, IAM … tous les groupes de l’époque, des années 90. Et le 2ème DVD avec des interviews. Donc ça, c’est pour octobre 2025.

Puis, pour mars/avril [2026], je travaille depuis un an et demi avec un dessinateur qui s’appelle Gaston, pour les Editions Delcourt, pour une histoire du rap français en roman graphique, c’est-à-dire une BD. On a presque terminé au moment où on fait cette interview. Il y a 260 pages qui ont été dessinées, donc ça veut dire quand même près de 3000 cases. Moi, j’ai écrit donc tous les textes, les légendes et les bulles ; et Gaston exécute avec son dessin tout ça. Comme je vous dis, c’est une sortie pour mars/avril [2026]. Le titre n’est pas encore validé donc, je ne vous le dirai pas, mais vous en entendrez parler, ça va faire du bruit. J’espère en tout cas !”

Média Selecta Bisso : “La dernière question est toujours une question plus légère. Pourquoi la veste de costard ?”

Olivier Cachin : « C’est marrant parce que le costard, c’est un truc dont j’ai dû me préoccuper dès la première émission de Rapline. Quand j’ai commencé Rapline en 1990, M6 – la chaîne sur laquelle c’était diffusé – m’a dit : « Bon, c’est sur le rap donc casquette et basket ».

Mais moi, j’ai jamais porté de baskets, jamais porté de casquettes, jamais porté de survêt’, j’ai jamais habité en banlieue. Moi, ce qui m’intéresse, c’est la musique, c’est pas les codes vestimentaires. Je ne suis pas banlieusard, je suis parisien. Et j’aime bien les costumes en lin, les vestes, les chemises et tout. Donc, j’ai décidé de rester moi-même.

Alors, c’est vrai qu’au début, il y en a plein qui ont dit : « qui c’est ce bouffon, d’où ils nous sortent ça », mais ce que j’ai très vite entendu aussi, c’est : « il est peut-être un peu chelou vu comment il s’habille, mais au moins, il dit pas trop de bêtises ».

Je préfère ça, parce que si je m’étais habillé « hip-hop », là, j’aurais été déguisé, ça aurait été ridicule et j’aurais pas été à l’aise.

Bon ben vous voyez, c’est resté jusqu’à aujourd’hui, toujours pas t-shirt/baskets mais bon voilà. En tous cas, ce qui est sûr, l’important, je pense, c’est de savoir de quoi on parle plutôt que de faire attention à comment on s’habille. Enfin, plus exactement : si ! Il faut faire attention à comment on s’habille, mais je préfère bien habillé que bien déguisé !”

Un grand merci à Olivier Cachin pour cet échange aussi agréable qu’enrichissant. C’est toujours un réel plaisir de rencontrer des figures majeures de la street culture, ces légendes vivantes qui ont su documenter les moments clés de la musique noire. Nous continuerons à suivre ses actualités de près, et ne manquerons pas de vous tenir informés. Stay tuned ! 

Un énorme big up à CEET, qui nous a une fois de plus accueillis dans son magnifique antre artistique. On est ensemble !

 

 

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