Les Abattoirs consacrent pour la première fois une exposition à Joan Miró. Avec près de 200 œuvres, le musée toulousain propose une lecture singulière du travail de l’une des grandes figures de l’art moderne espagnol : celle d’un artiste pour qui la création peut aussi devenir un acte de résistance.
Intitulée « Protestation », l’exposition ne se contente pas de revenir sur l’esthétique immédiatement reconnaissable de Miró. Elle explore la dimension contestataire de son œuvre, ses expérimentations, sa volonté de dépasser les conventions de la peinture et les liens qu’il entretient avec les bouleversements politiques de son époque.
Une plongée dans un Miró plus radical, engagé et collectif.
« PROTESTATION », UN TITRE QUI REMONTE À 1926
Le point de départ de l’exposition nous ramène à 1926.
Cette année-là, Joan Miró réalise les costumes du ballet Roméo et Juliette de Serge de Diaghilev. À cette occasion, Louis Aragon et André Breton manifestent leur opposition en brandissant un tract.
C’est à ce document que Les Abattoirs empruntent le titre de l’exposition : « Protestation ».
À partir de cet épisode, le parcours cherche à comprendre comment la protestation va progressivement devenir un moteur du processus artistique de Miró.
Il ne s’agit plus uniquement de protester contre quelque chose. Chez Miró, la contestation s’installe au cœur même de la création.
PRÈS DE 200 ŒUVRES POUR DÉCOUVRIR UN AUTRE MIRÓ
L’exposition rassemble près de deux cents œuvres, dont certaines rarement présentées en France.
Le parcours chronologique permet de suivre les différentes périodes durant lesquelles Miró cherche à repousser les limites de son propre travail.
Une démarche qui peut aller jusqu’à cette volonté radicale d’« assassiner » la peinture.
Miró expérimente, déconstruit et refuse de s’enfermer dans une formule esthétique, même lorsque son vocabulaire artistique est déjà devenu identifiable.
Cette remise en question permanente constitue l’un des fils conducteurs de l’exposition.
SORTIR DE LA PEINTURE
Entre 1927 et 1937, Miró explore notamment d’autres territoires artistiques.
La danse occupe une place importante avec les ballets Roméo et Juliette, puis Jeux d’enfants.
Mais l’expérimentation passe également par les supports.
L’artiste travaille sur des matériaux inhabituels comme la toile brute ou le papier de verre, remettant en question la conception traditionnelle de la peinture et de son support.
Miró ne renonce pas pour autant à son langage visuel. Il cherche plutôt à le confronter à de nouvelles contraintes pour continuer à le transformer.
L’ART FACE À LA GUERRE ET AU FRANQUISME
La dimension politique prend une importance particulière dans un contexte espagnol profondément marqué par la guerre puis par la dictature franquiste, de 1936 à 1975.
La protestation devient alors chez Miró à la fois une attitude et une matière artistique.
Les compositions se font parfois plus austères. Les matériaux pauvres apparaissent. Les formes deviennent plus brutales, les corps peuvent être déformés et le geste lui-même prend une importance nouvelle.
La Série Barcelone, développée entre 1939 et 1944, comme certaines œuvres réalisées dans les années 1970, témoigne de cette radicalisation.
Miró cherche à désacraliser une conception académique et dominante de l’art.
Peindre peut alors aussi signifier contester.
MIRÓ CONTRE MIRÓ
L’un des aspects les plus intéressants de « Protestation » réside dans cette capacité de l’artiste à remettre constamment son propre travail en question.
Miró ne proteste pas uniquement contre un contexte politique ou contre certaines formes d’autorité.
Il conteste également sa propre peinture.
Plutôt que de reproduire indéfiniment un style devenu reconnaissable, il radicalise ses recherches et multiplie les expérimentations.
Cette volonté permet à l’exposition de s’éloigner de l’image parfois figée du grand maître moderne travaillant seul dans son atelier.
Car à partir des années 1970, cette remise en question va aussi devenir collective.
UNE NOUVELLE GÉNÉRATION AUTOUR DE MIRÓ
Au milieu des années 1970, Joan Miró se rapproche de plusieurs artistes plus jeunes et politiquement engagés.
Parmi eux figurent le tapissier Josep Royo, le cinéaste Pere Portabella et la compagnie de théâtre La Claca.
Pour cette nouvelle génération, Miró représente une forme de tradition rebelle.
Tapisserie, cinéma, théâtre et peinture commencent alors à dialoguer.
L’exposition met particulièrement en lumière cette « constellation mironienne », permettant de découvrir une dimension collaborative de son œuvre parfois moins connue du grand public.
DES TAPISSERIES AUX « SOBRETEIXIMS »
Une place importante est notamment accordée au travail développé avec Josep Royo.
Les Abattoirs réunissent un ensemble exceptionnel de tapisseries et de sobreteixims produits à la Farinera, à Tarragone.
Cette collaboration permet à Miró de prolonger sa recherche hors de la peinture traditionnelle et de confronter son vocabulaire artistique à la matière textile.
Plus largement, ces œuvres participent à cette volonté de bousculer les hiérarchies entre les pratiques artistiques et de chercher de nouveaux espaces d’expression.
« MORI EL MERMA » : FRANCO DERRIÈRE LA FIGURE DU DESPOTE
L’un des passages les plus ouvertement politiques du parcours concerne « Mori el Merma ».
Conçu en 1976 avec la troupe La Claca, le projet s’inspire librement de la célèbre satire Ubu roi d’Alfred Jarry.
Miró réalise notamment les costumes présentés dans l’exposition.
La figure d’Ubu, qui traverse son œuvre, devient ici une caricature du pouvoir autoritaire et prend les traits du général Franco.
La peinture sort alors littéralement de son cadre pour rencontrer le corps, le costume et la scène.
LE CINÉMA DE PERE PORTABELLA
Le cinéma occupe lui aussi une place dans cette relecture de l’œuvre de Miró.
Plusieurs films réalisés par Pere Portabella ponctuent le parcours et documentent la puissance de ces expériences collectives.
Ils témoignent également d’un moment où création artistique, résistance politique et solidarité avec une jeunesse engagée deviennent difficilement dissociables.
Cette présence du cinéma contribue à faire de l’exposition autre chose qu’une simple succession de peintures accrochées aux murs.
Elle replace Miró au sein d’un réseau d’artistes, de pratiques et d’idées.
MIRÓ, ICÔNE D’UNE FERVEUR ANTI-AUTORITAIRE
C’est probablement là que réside la proposition la plus forte de l’exposition des Abattoirs.
« Protestation » cherche à dépasser deux représentations classiques du grand artiste moderne : celle du génie solitaire et celle d’une œuvre tardive qui ne serait que la répétition d’un langage développé durant la jeunesse.
Chez Miró, c’est presque l’inverse.
Plus son travail avance, plus l’artiste semble vouloir remettre en question ce qu’il a lui-même construit.
La protestation devient alors un processus permanent : contre les conventions, contre l’académisme, contre l’autorité, mais également contre ses propres certitudes artistiques.
Une manière de replacer Joan Miró non seulement parmi les grandes figures de l’art moderne, mais également comme l’incarnation d’une véritable ferveur anti-autoritaire.
Avec près de 200 œuvres, des peintures aux tapisseries en passant par les costumes, le théâtre et le cinéma, Les Abattoirs proposent ainsi de découvrir un Miró moins sage que celui que l’on croit connaître : un artiste qui expérimente, collabore, détruit pour reconstruire et transforme la création en espace de contestation.
JOAN MIRÓ — « PROTESTATION »
Lieu : Les Abattoirs, Toulouse
Artiste : Joan Miró (1893-1983)
Exposition : « Protestation »
Œuvres présentées : près de 200
Parcours : chronologique
Disciplines : peinture, tapisserie, danse, théâtre, cinéma et expérimentations plastiques
Collaborations mises en lumière : Josep Royo, Pere Portabella, La Claca
Commissariat : Carles Guerra, chercheur et commissaire indépendant ; Lauriane Gricourt, directrice des Abattoirs
Coproduction : Mairie de Toulouse et Toulouse Métropole



